Rudy Kurniawan, le plus célèbre faussaire du monde du vin

Pendant plusieurs années, Rudy Kurniawan a côtoyé certains des plus grands collectionneurs de vin des États-Unis. Il participait à des dégustations, achetait des bouteilles à plusieurs milliers de dollars et semblait avoir une cave sans limites, remplie de vins de Bourgogne rarissimes. Il finit par devenir une véritable personnalité dans ce petit milieu des grands amateurs américains de vin.

En réalité, derrière ses bouteilles de Romanée-Conti, de Pétrus et autres grands crus se cachait une immense supercherie. Dans sa maison, en Californie, le FBI découvrira finalement des bouteilles vides, des bouchons, des capsules, des étiquettes contrefaites... et tout le nécessaire pour transformer des vins modestes en grands crus anciens.

Comment ce jeune collectionneur a-t-il réussi à tromper des amateurs fortunés et des maisons de vente aux enchères pendant des années ? Voici l'histoire de Rudy Kurniawan, le plus célèbre faussaire du monde du vin.


Rudy Kurniawan, un mystérieux collectionneur aux bouteilles extraordinaires

Rudy Kurniawan, ou Zhen Wang Huang de son nom chinois, arrive aux États-Unis depuis l'Indonésie dans les années 1990. Et dès les années 2000, il apparaît dans les cercles américains spécialisés dans les grands vins. Il ne passe pas inaperçu. Il dépense énormément et développe une passion pour les grands crus de Bourgogne. Il est d'ailleurs surnommé "Docteur Conti" pour son goût pour les vins du Domaine de la Romanée-Conti.

Il possède un atout particulièrement précieux dans le milieu : il a un excellent palais. Plusieurs témoignages décrivent sa capacité à reconnaître des vins et des millésimes lors de dégustations à l'aveugle.

Rapidement, Rudy Kurniawan ne se contente plus d'acheter du vin... il en revend. Selon le ministère américain de la Justice, il aurait vendu pour 35 millions de dollars de vin en 2006. Il attire des collectionneurs prêts à dépenser des sommes considérables pour obtenir des millésimes quasiment introuvables.

Mais comment Rudy Kurniawan parvenait-il à trouver autant de bouteilles rarissimes ?

 

Rudy Kurniawan

Photographie de Ricardo DeAratanha / Los Angeles Times / Getty


Le marché des grands vins, un terrain idéal pour les contrefaçons

Pour comprendre comment cette histoire a pu prendre une telle ampleur, intéressons-nous au fonctionnement du marché des vins anciens. Une bouteille produite il y a 50 ou 60 ans ne ressemble évidemment plus à une bouteille qui sort du domaine aujourd'hui. L'étiquette peut être jaunie ou abîmée, le niveau du vin peut avoir baissé et la capsule et le bouchon peuvent aussi sembler vieillis.

Certaines bouteilles sont tellement rares que très peu de personnes ont eu l'occasion d'en observer un exemplaire authentique. La provenance de la bouteille est donc essentielle. Qui a acheté la bouteille ? Où a-t-elle été conservée ? Y a-t-il des factures ou des documents qui retracent son histoire ?

Mais dans les années 2000, le marché des grands vins explose et les prix grimpent rapidement. La confiance et la réputation jouent un rôle majeur... mais Rudy Kurniawan va trouver une faille.


Comment Rudy Kurniawan fabriquait-il ses faux vins ?

Rudy Kurniawan ne se contentait pas de coller une fausse étiquette sur n'importe quelle bouteille de vin. C'est ce qui fait la particularité de cette affaire. Et probablement la raison pour laquelle cela a fonctionné pendant des années.

Lors de la perquisition de sa maison, à Arcadia, en Californie, les enquêteurs ont découvert un véritable laboratoire de contrefaçon de vin. Kurniawan mélangeait des vins peu prestigieux afin de reproduire au mieux le profil gustatif d'un vin ancien, et beaucoup plus cher. Son palais exceptionnel était un avantage considérable. Il ne cherchait pas simplement à fabriquer une contrefaçon visuellement crédible : le contenu devait lui aussi être convaincant lors d'une dégustation. Il faisait ses propres assemblages pour fabriquer un vin qui pouvait donner l'illusion d'être un grand cru ancien. Le mélange était ensuite versé dans une bouteille appropriée et il y ajoutait bouchon, capsule et fausse étiquette afin de recréer l'apparence du cru recherché.

La première étape de la supercherie de Kurniawan était de se procurer des bouteilles vides provenant de grands domaines. En effet, une bouteille ayant réellement contenu un grand vin de Bourgogne lui fournissait plusieurs éléments difficiles à reproduire : le verre, la forme de la bouteille et certaines inscriptions. Il suffisait ensuite de la remplir avec son assemblage et voilà comment il créait des faux grands crus.

L'affaire a ainsi montré pourquoi il était problématique que les bouteilles vides de vins prestigieux reviennent sur le marché. Aujourd'hui encore, certains domaines veillent à détruire les bouteilles vides après certaines dégustations, afin d'éviter qu'elles puissent servir à fabriquer des contrefaçons.

Mais le système de Rudy Kurniawan, aussi perfectionné soit-il, présentait une faille majeure... Il a en effet voulu vendre des vins qui n'ont en réalité jamais existé... Et c'est précisément ce qui a provoqué sa chute...


Domaine Ponsot : les bouteilles impossibles qui font naître les soupçons

En 2008, une importante vente aux enchères s'organise à New York. Parmi les bouteilles proposées figurent de nombreux vins du Domaine Ponsot, un prestigieux domaine de Bourgogne. Au total, Rudy Kurniawan avait confié à la vente plus de 80 bouteilles, pour une valeur estimée à environ 600 000 dollars.

Parmi ces bouteilles se trouvaient notamment plusieurs Clos Saint-Denis portant des millésimes compris entre 1945 et 1971. C'est là que le Domaine Ponsot a commencé à soupçonner la supercherie... cette cuvée était produite depuis 1982 seulement. Les bouteilles étaient donc fausses : c'était une certitude.

Le vigneron Laurent Ponsot, alors à la tête du Domaine Ponsot, prend l'affaire très au sérieux et se rend sur place, à New York. Les bouteilles suspectes sont retirées de la vente. Et lorsqu'il demande à Rudy Kurniawan d'où elles proviennent, il affirme les avoir achetées à un vendeur asiatique, dont il fournit deux numéros de téléphone.

L'enquête révèle ensuite que l'un correspond en fait à une compagnie aérienne indonésienne et que l'autre est lié à un centre commercial de Jakarta... Aucun des deux numéros ne permet de retrouver le mystérieux fournisseur. Les soupçons autour de Kurniawan deviennent ensuite de plus en plus sérieux.


De fausses Romanée-Conti également repérées

En 2012, soit quatre ans plus tard, Rudy Kurniawan tente de vendre d'autres bouteilles, mais cette fois-ci en utilisant un intermédiaire. Près de 80 bouteilles du Domaine de la Romanée-Conti doivent être mises aux enchères à Londres, pour une valeur potentielle de plus de 700 000 dollars. Mais plusieurs anomalies sont repérées : certains numéros de série ne correspondent pas à ceux des bouteilles authentiques et les capsules sont différentes.


Le FBI découvre une véritable fabrique de faux vins

Le 8 mars 2012, Rudy Kurniawan est arrêté par le FBI en Californie. La perquisition réalisée à son domicile permet d'en découvrir davantage sur la méthode de la fraude. Des bouteilles vides de grands crus, des bouchons, des capsules et du matériel pour reproduire des étiquettes... et même de nombreux vins moins prestigieux qui servaient de matière première.

Les enquêteurs ont alors pu reconstituer le procédé : assembler différents vins, en remplir d'anciennes bouteilles de grands crus puis imiter leur habillage afin de les présenter comme des millésimes anciens et rares.

Ce que l'on pensait jusqu'alors être quelques bouteilles douteuses apparaît alors comme une entreprise de contrefaçon à grande échelle. Selon la justice américaine, l'arnaque aurait fonctionné entre 2004 et 2012. En revanche, on ne sait pas exactement combien de fausses bouteilles il a vendues.

Le procès de Rudy Kurniawan se déroule à New York en décembre 2013. Le jury le reconnaît coupable de fraude postale et de fraude électronique. L'affaire ne concerne d'ailleurs pas uniquement ses faux vins, Kurniawan est également reconnu coupable d'avoir obtenu frauduleusement un prêt de trois millions de dollars. Il est alors condamné à 10 ans de prison et doit aussi rembourser ses victimes à hauteur de 28,4 millions de dollars.

En 2021, Rudy Kurniawan est finalement expulsé vers l'Indonésie, son pays d'origine.


Comment authentifie-t-on une vieille bouteille de vin ?

L'affaire Kurniawan a tout de même mis en lumière certaines failles dans l'authentification des bouteilles de vin. L'authentification repose sur plusieurs vérifications : la provenance de la bouteille, la forme et la fabrication du verre, les inscriptions sur la bouteille, le papier et l'impression de l'étiquette, la typographie, la capsule, le bouchon et les inscriptions sur celui-ci, le niveau du vin dans la bouteille. Évidemment, les archives des domaines sont également un élément clé.

Depuis, la question de la provenance et de l'authentification a pris une place encore plus importante sur le marché des vins de collection. Cette affaire a été un électrochoc ayant conduit le marché des grands vins à prendre beaucoup plus au sérieux le risque de contrefaçon.


Peut-on vraiment reconnaître un faux vin à la dégustation ?

On pourrait imaginer qu'un grand collectionneur reconnaîtrait immédiatement un faux Romanée-Conti, mais la réalité est plus compliquée. Un vin évolue toute sa vie, et son goût dépend de plusieurs critères, tels que le millésime, les conditions de conservation et même la bouteille elle-même. Deux bouteilles produites au même endroit et la même année peuvent avoir évolué différemment cinquante ans plus tard.

Rudy Kurniawan avait par ailleurs la réputation de posséder un excellent palais. Il pouvait mélanger plusieurs vins afin de créer quelque chose qui lui semblait cohérent avec le profil attendu. Et lorsque l'on déguste théoriquement une bouteille exceptionnelle et extrêmement chère, l'étiquette et le contexte peuvent eux aussi influencer notre jugement.



L'histoire de Rudy Kurniawan a révélé les fragilités du marché des vins de collection. Plus une bouteille est rare, ancienne et chère, moins il existe d'exemplaires pour la comparer. L'histoire de la bouteille, sa provenance et la confiance accordée à ceux qui l'ont possédée deviennent des informations fondamentales. Rudy Kurniawan ne fabriquait pas seulement de faux grands vins : il avait réussi à gagner suffisamment la confiance des collectionneurs pour que tout le monde ait envie de croire qu'ils étaient bien vrais.

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